PAYSAGES SOUS-TITRÉS - Jean-Guy Ubiergo
        
PAYSAGES SOUS-TITRÉS
Travail photographique sur les mutations rurales en Europe.
Publication du Conseil de l’Europe en Mars 2009 : « Landscape and rural héritage »
Actes du colloque de SIBIU de Septembre 2007.
Aménagement du territoire européen et paysage , N°88

Quand la photographie engage une vision du territoire, le risque encouru est bien celui de ne rien voir, c’est-à-dire de ne rien révéler de plus que le connu, que des « lieux communs ». C’est pourtant bien en interrogeant les lieux du quotidien comme autant d’éléments vivants pris dans la réalité la plus banale et la plus ordinaire qui soit, que s’est constitué cette approche photographique. L’exigence de cadrer dans le réel et d’interagir avec lui a été comme une obligation de sortir de sa propre subjectivité, et considérer alors la lecture du territoire par le paysage, comme autant de formes d’actualités et de traces d’existence des gens eux-mêmes rendant compte des mutations sociales contemporaines dans le rapport au territoire.

Au titre de ces transformations, qui sont à interpréter comme autant de faits de société, l’actualité du rural est de voir émerger de nouveaux modes de répartition des populations : renouvellement démographique, développement du fait résidentiel, nouveaux usages de l’espace et du rapport à la nature, perméabilité des espaces entre ville et campagne… Ainsi de nouvelles formes de ruralités très différentes de celles auxquelles nous étions accoutumés se développent sur les territoires. Un mode d’habiter se substitue à un autre et de nouvelles formes sociales et économiques prennent place dans le paysage sans nécessairement s’agréger aux anciennes… Dans cette actualité du changement, il apparaît nécessaire que puissent s’ajuster nos références visuelles à ces nouveaux paysages, face aux usages et aux enjeux qui les façonnent aujourd’hui.

Suivant la volonté de mieux décrypter l’actualité de ces changements, le travail photographique apparaît comme cette « matière vivante » et concrète constituant autant de liens directs aux investissements et aux enjeux qui se jouent sur les territoires. En ce sens, ce travail photographique s’inscrit dans les principes fondamentaux de l’approche Leader impliqués dans les mutations rurales, et constitue parallèlement un pivot d’appropriation d’une lecture territoriale visant à en actualiser les représentations sociales au sens de la Convention Européenne du Paysage. L’objectif est donc de fournir une approche sensible du territoire par le paysage qui ajoute de l’intelligibilité à la lecture des mutations et ouvre sur de nouvelles interprétations.

La proposition photographique se construit ainsi comme une lecture des tensions et des potentialités territoriales, comme un véritable outil de visualisation dynamique dans l’accompagnement d’une approche prospective du rural. La fonction de la photographie est alors d’explorer et de revisiter notre rapport au « lisible », afin de stimuler et de responsabiliser le regard que les gens sont amenés à porter sur les territoires sur lesquels ils vivent.

Ainsi, dans ce parcours photographique (70 territoires en France pour 14 Régions), la traduction des enjeux de territoires ne fait pas totalement appel au reportage. Elle se situe en effet en dehors de l’anecdote ponctuelle ou de l’illustration de paysages emblématiques, pour aborder le territoire dans les évolutions pressenties sur le long terme. Autrement dit, l’approche ne réside ni totalement dans l’objet (donnée visuelle et anecdotique), ni entièrement dans le sujet (enjeux et évolution des territoires) mais bien dans l’interaction complexe de ces deux approches : quel est l’objet marqueur du paysage qui fait sens, au regard de telle ou telle évolution pressentie du territoire, dont l’image doit rendre compte ?

Le paysage est un révélateur, encore faut-il savoir y regarder. Les inscriptions contenues sur les panneaux d’affichages sont autant d’indicateurs, juxtaposant lieux-dits, intentions et enjeux. Ils composent des éléments de lisibilité qui rendent explicites les intentions projetées sur le territoire : l’écriture contenue sur ces panneaux agit comme une légende ou comme une indexation qui serait contenue dans l’image elle-même. Ce parti pris n’est pas systématique sur l’ensemble de ce travail photographique. Il laisse parallèlement la place à d’autres assemblages d’objets ou de situations qui dénotent ensemble une mutation du monde rural dans l’évolution de ses fonctions.

Sur le plan du cadrage des images, il est inutile de présenter la photographie dans ses liens étroits avec les concepts de la géographie : il y a un parallèle évident entre les notions d’échelles spatiales et de focales de lecture qui rendent compte des enjeux propre à la lecture territoriale du local au global. En définitive, la photographie nous fait voir de l’espace, non pas proposé comme un refuge dans les images du passé, mais comme une envie de comprendre et de nous situer plus avant…

Ainsi, à l’initiative de la DIACT, cette mission photographique a été conduite de septembre 2005 à décembre 2006. Cette approche photographique a élaboré sa propre méthode et construction de point de vue, afin de distinguer, au delà des traits singuliers de chacun des territoires, les éléments communs de leur propre transformation. Ainsi, cet angle méthodologique inscrit la photographie dans des affinités étroites avec la prospective, dans la lisibilité qu’elle propose des potentialités du monde rural sur une lecture de dimension européenne.

Octobre 2007

Cette réalisation a été cofinancée dans le cadre du Programme d’Initiative Communautaire Leader+ par la Communauté Européenne (FEOGA-O) et l’Etat (Fonds National d’Aménagement et de Développement du Territoire).
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